Les rêves -page 2

L’art de Dali  a ouvert  l’espace de ce monde du rêve, qui représentait pour G. de Chirico un état idéal. L’une des idées essentielles du surréalisme est que » le rêve seul laisse  à l’homme tous ses droits à la liberté » (André Breton).

                       

Salvador Dali- le rêve.                                                                                Pablo Picasso- le rêve

 

L’autre pôle: le mépris du rêve

Les civilisations modernes, à l’opposé des sociétés primitives, ont fait prévaloir le réel, ou du moins ce qu’elles  pensaient être le réel.- sur le rêve. Je prends plaisir à écrire à l’imparfait car quelque chose change à présent de cette perception.Nous assistons au mariage du cerveau droit et du cerveau gauche, ce qui réconcilie féminin et masculin, science et spiritualité.Génial!

En fait sociétés primitives ou techniques, tout en ayant des attitudes opposées, adoptent la même attitude, dictée par le même moteur: la peur de l’inconscient, le mystère de l’impalpable, la crainte de l’inconnu. L’homme moderne tend à nier ce que l’homme primitif tend à sacraliser, et tous deux créent ce conflit majeur qui divise l’humanité depuis son aube: la séparation, l’apparente lutte conscient -inconscient, cerveau droit et cerveau gauche, féminin masculin.

Ces deux visions extrêmes ont la même lacune: l’absence de vision intégrale. trop souvent dans nos sociétés, le rôle du rêve est pris pour partie négligeable, plus encore, beaucoup ont peur de rêver, car  en rêvant nous retournons au noyau le plus intime  de nous-mêmes et que cela nous effraie. Nous refusons de tenir le rêve pour réel, car il nous échappe et apparaît comme incompatible avec l’état de veille. Il n’est pas accepté comme fonction de nous-mêmes et c’est  pourquoi, loin d’être réel, loin d’être conscient, il s’évanouit sans effort, par annihilation spontanée et glisse comme un poisson entre nos mains….dés que la conscience resserre sa tenaille. L’incompatibilité du rêve et de l’état de veille nous est bien connue; à peine éveillé, on bouge, on agit, et le rêve s’enfuit! Il s’enfuit, il s’évanouit , car l’effort conscient est incompatible avec l’expérience du rêve. Pour un Senoï ou un Iroquois, c’est l’inverse qui se produit, car c’est le rêve qui est réel, et la tache consiste à interpréter l’état de veille selon les termes du rêve.

En fait, les frontières délimitant le rêve et la réalité sont bien souvent indiscernables. Qu’est ce que le rêve?  » pose simultanément la question;: « Qu’est-ce que la réalité »?

Dans le film de Jodorowsky « la Montagne sacrée », neuf personnes partent  à la quête de l’immortalité. A défaut de l’immortalité, ils trouvent la réalité. Le plan du film se termine par un « back zoom to the camera » et l’on s’aperçoit que cette réalité n’est elle-même qu’un jeu filmique à l’intérieur d’un autre jeu. La réalité en tant qu’illusion est une des idées importantes de la plupart des religions.

La montagne sacrée -film d’A. Jodorowski sorti en 1973.

En 1899, Freud publie « l’interprétation des rêves ». A cette époque la médecine ne s’intéressait pas aux rêves que l’on tenait pour des hallucinations dénuées de sens. Ce fut donc en opposition à ce contexte que réagit Freud réintroduisant ainsi le travail sur le rêve dans la tradition psychanalytique.

 

Pourquoi rêvons-nous?

On sait depuis 1953, date à laquelle Aserinsky et Kleitman découvrent l’existence des mouvements rapides oculaires (R.E.M) pendant le sommeil, que cette activité est reliée au rêve et que chaque individu connait chaque nuit d’une façon régulière des états de rêve. Des expériences scientifiques ont prouvé qu’un sujet privé de rêves sombrait rapidement dans la démence, puis mourait. Il est donc vital d’aller puiser dans ce vaste réservoir que représente l’inconscient collectif et cela pour sauvegarder notre équilibre. Que se passe t’il? Notre conscience  » la tenaille du forgeron », se relâche, abaissant alors le seuil de nos résistances libérant la tension que nous exerçons  à longueur de journée pour masquer  ce qui  se passe en nous: les émotions, les conflits, les désirs, les tourments et les souffrances…Le rêve ouvre alors la porte ferment l’espace clos qui nous retient prisonnier, et son importance est capitale puisqu’il agit en libérateur.

 

Dans de nombreux contes et légendes, il est question de la « fille du roi » et du « vieux roi ».

L’Empereur- tarot ancien

La fille du roi va de pair avec le vieux roi qui est la mémoire du monde, l’inconscient collectif qui a recueilli tous les archétypes de la longue histoire des hommes. Souvent, il tient sa fille prisonnière; en effet, elle représente l’inconscient individuel qui sans expérience propre, n’arrive pas  à émerger de l’inconscient collectif, son père, qui l’accable de son passé Mais le Prince charmant, ou le principe actif de la conscience viendra l’éveiller et la libérer du poids de cette contrainte. En échange, elle lui apportera un fragment de la mémoire du monde et pourra alors grandir l’action conjuguée du prince charmant et  de la fille du roi, symbolisant l’alliance de l’inconscient collectif -le vieux roi- de l’inconscient individuel -la fille du roi- et du conscient -le prince-. Alors ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants…

 

Le rêve renseigne, comme le conte, sur les problèmes intérieurs de l’être humain et leurs solutions; par l’importance de leur message, nous pouvons faire face à ce qui a lieu dans notre être conscient et grâce  à cela faire face aussi à ce qui se passe dans notre inconscient.

Le rêve est une thérapie, une psychanalyse à lui tout seul. Toute recherche sur soi-même, toute initiation prend racine dans le rêve. Facteur d’équilibre et d’ajustement créateur, le rêve nous guide en mettant en  scène les conflits intérieurs sous des formes symboliques, le langage privilégié de l’inconscient tant le symbole. Il est synonyme de régénération.

 

Le rêve créateur:

C’est au cours de trois songes que les règles  de  la  « méthode » ont été soufflés à Descartes. Ce philosophe a lui-même déclaré avoir reçu une inspiration supranaturelle, pour ne pas dire divine.

Chopin avait entendu en rêve le thème de sa grande Polonaise, et les romantiques allemands de Goethe à Hoffmann accordaient une valeur de création  à leurs rêves. De nombreux chercheurs ont trouvé dans le rêve la solution aux problèmes qui le  tourmentaient.

Ainsi les physiciens   Niels Bohr dont le travail sur l’atome s’éclaira  à la suite d’un rêve qui lui permit de trouver la loi des fréquences, ce qui lui valut un prix Nobel. De même le chimiste  allemand  Kekule  écrivait au sujet d’un rêve  qu’il l’avait  aidé: « Je tournai ma chaise vers la cheminée et sombrai dans une semi torpeur. Les atomes voletaient devant mes yeux…frétillant et ondulant comme des serpents. Et soudain, que se passa t’il? L’un des serpents saisit sa propre queue et l’image virevolta dédaigneusement. Je me réveillai en un éclair et passai le restant de ma nuit à travailler sur les conséquences de cette hypothèse. Les conséquences en question furent tout simplement la découverte du benzène.

-« Apprenez à rêver messieurs! » recommanda- t-il aux participants d’un colloque scientifique qui se tint en 1890.

Du rêve jaillit la connaissance, qu’elle soit scientifique, philosophique, psychanalytique, spirituelle, c’est la lumière qui jaillit de la nuit, et le rêve s’avère si précieux que beaucoup tentent de le rendre conscient et d’en améliorer le souvenir.

Nous retrouvons là encore le symbole de l’échelle de Jacob ou de l’escalier d’or. La coupe du rêveur recueille l’invitation du ciel incarné par les messagers divins qui descendent l’échelle que tisse la soie de notre songe éternel et viennent déverser la connaissance.

L’échelle de Jacob -Première planche du Mutus Liber

 

Le rêve conscient:

Le rêve lucide a été pratiqué au cours des siècles à travers le monde.

La déprivation sensorielle augmente les facultés hallucinatoires. Beaucoup d’ascètes de toutes les religions se sont efforcés, au cours de  méditations et d e privations, d’exalter cet espace du rêve, de la vision intérieure, afin de maîtriser cet univers occulte qui recèle toutes les énigmes d e l’univers. Qu’ils se nomment Milarepa, Saint Jean d e la Croix, ou Ramakrishna, le but est le même: diriger consciemment l’énergie dans la forêt obscure de l’inconscient, afin de sortir du labyrinthe où sont embusqués les monstres et les dragons  terrifiants de notre psyché.

 

La cellule du moine contemplatif constitue un excellent « Ganzfeld » -un espace pur- et l’on s’explique que des visions célestes, ou infernales, s’y soient produites au cours de méditations prolongées. Quand on diminue les perceptions de l’extérieur, le silence intérieur fait alors parvenir la voix des perceptions non conscientes, ce que j’appelle la voix du silence.

                                                       

Les pères du désert de l’Orient chrétien ont aussi pratiqué cette déprivation sensorielle en se réfugiant dans les cavernes des déserts égyptiens.

 

Le « Ganzfeld » est utilisé également par certains psychothérapeutes: la pièce où le sujet expérimente  comporte un mur peint de façon uniforme. Cette pièce est parfaitement insonorisée, et le patient regarde ce mur, cet  » espace pur » qui fait office d’écran mental où viendront se projeter ses schémas inconscients.

Si l’on veut  se souvenir de ses rêves, la meilleure solution consiste  à les noter sur un carnet de chevet, chaque nuit. Avant de s’endormir, il suffit de penser à se réveiller après chacun de ses rêves pour les transcrire immédiatement. Il importe aussi en se réveillant le matin de prendre le temps de passer « du rêve à la réalité, afin de garder présentes les diverses sensations et impressions laissées par les rêves.

M.C.Dolghin conseille de boire un demi verre d’eau juste avant de s’endormir, de poser ce verre sur la table de nuit et le matin au réveil, de boire ce qu’il reste pour permettre la résurgence des rêves.Pour l’avoir pratiqué: çà fonctionne souvent!

Surtout, au moment de votre réveil, prenez le temps avant de quitter l’état entre sommeil et veille, dans cet entre deux les choses sont palpables  à condition de ne rien brusquer.Si vous vous levez d’un coup tout en action,ouvrant en grand le flot des préoccupations su jour et vous projetant dans ce que va être la journée, pffft! le poisson glisse entre vos doigts…

 

L’interprétation des rêves:

Le matériel onirique recueilli ne se laisse pas toujours décrypter facilement puisque son mode d’expression favori est le symbole, et puisque le rêveur peut projeter son énergie à l’infini sans plus la limiter dans les  structures de sa conscience. Il ne  faut pas perdre de vue cette notion clef que lorsque nous rêvons nous sommes ce rêve tout entier, et les éléments de ce rêve. Ainsi si nous rêvons  d’une maison, d’un paysage, de personnages amis ou ennemis, c’est toujours de nous dont il s’agit  et le rêve nous sert de miroir. Dans le rêve nous avons la possibilité de nous mettre en scène et de nous regarder en face, et par là-même de découvrir éventuellement les facettes encore insoupçonnées d e notre personnalité.

C’est pourquoi l’interprétation des rêves est unique et doit prendre en  première considération, le rêveur lui-même!

Kekule avait, lors de son fameux rêve, visualiser un archétype – nom donné par Jung aux symboles qui peuplent l’inconscient collectif- qui est  « l’Ouroboros », et ce que le symbole lui a révélé le concernait lui seul, dans sa recherche créative personnelle. Chez une autre personne, l’Ouroboros aurait révélé une autre connaissance, ce qui signifie que le symbole, bien qu’universel, ne dévoilera que ce qui concerne notre expérience propre, qui est unique. Il est donc erroné de chercher à interpréter le contenu d’un rêve en expliquant la signification de symboles s’y trouvant sans tenir compte du contexte primordial qui est le rêveur. Toute clef des songes, aussi étoffée soit-elle ne peut rendre compte de la signification profonde et personnelle du rêve.

                            

Le rêve ne peut se limiter à une définition, mais il est vrai que plus grande est la connaissance des symboles, plus aisée peut être, sinon l’interprétation, du moins le travail de recherche.

Les éléments sont très présent dans nos rêves. L’eau qui représente la mère, les émotions,

 

 

l’inconscient…le soleil qui représente le père

le moi, le volcan, tout ce qui se dresse.

La terre qui est le vieil inconscient maternel, la mère ogresse

la sorcière la déesse Mère.

L’air, figure du vieil homme sage, l’ermite…

Il est utile de se référer  à la mythologie, ainsi qu’à un bon dictionnaire des symboles, le cas échéant.

Il existe d’autre part différentes sortes de rêves: télépathiques, initiatiques, divinatoires…

Les psychanalystes prennent en considération toute une série de rêves et non un seul rêve isolé.

 

 

En analyse psycho-énergétique, le sujet est invité à faire le récit de son rêve suivi d’un commentaire libre. Puis, il lui est demandé de  s’identifier à l’un des éléments du rêve. En dernier lieu intervient l’utilisation de la dynamique propre au rêve qui se traduit par un mouvement qui  aide  à une prise de conscience vécue pleinement au niveau corporel.

Si  au réveil nous nous sentons  troublés par le souvenir d’un rêve particulièrement  pénible, il est important de raconter ce dernier, de la verbaliser, afin de s’en dégager.

 

De même que le manque de légendes, de contes, d’allégories dans l’éducation entraîne des problèmes graves, le manque de rêves mène à un vaste déséquilibre. L’utilisation des symboles permet  à  l’enfant d’extérioriser ses conflits et de les surmonter. Le besoin de magique chez l’enfant ne doit pas être contrecarré et les rêves sont d’abord des messages.

 

André Breton disait:

« Parents, racontez vos rêves à vos enfants ». Si des enfants dans leur expérience de vie, n’ont pu se nourrir de leurs rêves, ils présentent une grave déficience qu’ils vont chercher  à compenser d’une manière ou d’une autre;

« Bien des jeunes gens se mettent soudain  à chercher l’évasion dans les rêves procurés par la drogue,

se font initier par un gourou ou prétendu tel, s’adonnent  à la magie noire, ou de toute façon fuient la réalité en  se réfugiant dans des rêves éveillés relatifs à des expériences magiques qui sont censées améliorer leur vie. Ces jeunes, souvent, ont été prématurément contraints de connaître la réalité d’une façon adulte ».

Bruno Bettelheim-« La psychanalyse des contes de fées ».

Les sociétés techniques fuient les rêves, en s’installant dans la conscience et se séparent de plus en plus de leurs racines profondes; c’est l’une des raisons pour lesquelles l’homme moderne est tellement angoissé et stressé, car désuni de l’inconscient, séparé du monde , en marge de l’univers. Or, plus l’on cherche à fuir cet inconscient, plus il nous rattrape et se manifeste, plus la coquille est opaque et solide, plus il frappe de grands coups…

Fort heureusement, l’homme technique  redécouvre  l’homme universel qu’il se doit être avant tout; il tend alors l’oreille aux messages qu’il se transmet  à lui-même par ses rêves qui le relient directement  à l’inconscient, cette coupe qui contient le monde. Et tous les rêves parlent de cette même chose: l’union. Le mariage intérieur. les noces cosmiques ou noces chymiques comme disent les alchimistes.

Chantal Mione- 17 avril 2017